De toutes les souffrances endurées par Jésus pendant sa Passion, deux seulement Lui arrachent une plainte : l’abandon de son Père et le tourment de la soif. Lorsque, élevé sur la croix, Il se vit délaissé par les hommes, trahi par ses amis, et ne trouva dans son Père que le Juge qui châtiait en Lui les péchés du monde ; tout sombrait autour de son humanité. Alors, suspendu dans un vide effrayant, entre le ciel et la terre, Il jeta ce cri d’angoisse : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Puis, bientôt après : « J’ai soif » (Jn XIX, 28).

Demandons au naufragé mourant sur le rivage, loin des sources d’eau vive, au voyageur perdu dans les sables brûlants du désert, à l’agonisant dont les lèvres livides et la langue ulcérée sont dévorées par le feu croissant de la fièvre, ils nous diront que nulle torture n’est comparable à celle de la soif. Ces souffrances horribles, Notre Seigneur voulut les endurer. Ses veines se vident de sang ; la fièvre l’envahit ; cette soif est le point culminant dans les douleurs de son corps comme les tristesses de l’abandon sont le point culminant dans les douleurs de son âme. Mais il y a là un symbole en même temps qu’une réalité. Nous appelons soif ici-bas tout désir vif, ardent, non encore assouvi. Sous la soif brûlante qui dévore les lèvres de Jésus, il y a la soif ardente qui dévore son cœur.

Toute sa vie il avait eu soif d’ignominie, d’humiliation, de pauvreté, d’anéantissement pour expier, par ces soifs sublimes, les soifs honteuses de l’orgueil, de la fortune et de la volupté qui dévorent ici-bas tant d’existences coupables. Il lui fallait au moins le prix de son sacrifice, c’est-à-dire le salut des âmes. Et ces âmes se perdaient ; elles repoussaient la rédemption ; Il les voyait cherchant toujours à se désaltérer aux eaux boueuses de la terre. Plus elles se perdaient, plus Il les désirait ; oui, c’était bien cette soif des âmes que révélait la soif horrible de ses lèvres. Comme celui que consument les ardeurs de la fièvre désire faire couler l’eau dans sa bouche brûlante, ainsi il désirait nous faire entrer dans son Cœur, lequel était dévoré par l’ardeur de son amour.

Ô Jésus, l’homme ne saurait être heureux qu’en vous aimant ; c’était donc son salut, son bonheur que vous demandiez sur la Croix en même temps que son amour et sa reconnaissance. En contemplant ces foules à venir pour lesquelles vous mouriez, vous les voyiez d’avance, riches de vos dons, employer ces dons peut-être contre vous, et votre cœur se brisait, car vous, mon Dieu, qui êtes Dieu et qui pouvez vous passer de nous, vous avez été bon jusqu’à désirer avec force le cœur de l’homme ; vous l’avez aimé jusqu’à être heureux lorsque lui, chétive créature, vous dit de toute son âme : « Je vous aime ! » Oh ! Comme vous deviez souffrir !

« Ils m’ont donné du fiel pour ma nourriture, avait déjà prophétisé David, et dans ma soif, ils m’ont abreuvé de vinaigre » (Ps LXVIII, 22). Quand il jeta son cri de souffrance : « J’ai soif ! » un des assistants trempa une éponge dans la posca, boisson amère composée en partie de vinaigre dont se servaient les soldats romains, et il lui présenta cette éponge au bout d’une tige d’hysope. Sans doute, l’intention était bonne ; sans doute, la compassion avait mordu au cœur un de ces soldats, parmi lesquels on comptait des Gaulois, et il n’y avait pas d’autre breuvage sur le Calvaire pour un agonisant. Mais la prophétie était accomplie ; et ainsi, ô Jésus, pour étancher votre soif, on vous abreuva d’amertume. A la soif de vos lèvres, les hommes ont répondu par le fiel et le vinaigre ; à la soif de votre cœur, on répond par l’ignominie.

Ah ! Seigneur, nous aussi, nous avons soif de beaucoup de choses ici-bas. On a soif de calme et de paix parce qu’on est las de la lutte ; on a soif de justice et de droiture parce que tout est faux et trompeur en ce monde ; on a soif de constance parce que l’homme est changeant ; on a soif d’amour parce que l’homme est égoïste ; on a soif de grandes choses parce que, ici-bas, tout est petit, mesquin et rampe tristement à terre ; on a soif de la divinité ; on a soif de vous, ô mon Dieu !

Mais vous ne répondez pas à notre cri comme les hommes ont répondu au vôtre. Au lieu du calice de vinaigre et du calice d’ignominie, vous nous présentez le calice de la Cène contenant votre sang, le calice de votre cœur tout débordant d’amour. Sainte Françoise Romaine rapporte qu’elle vit la plaie du Sacré Cœur de Jésus d’où sortait une source d’eau vive, et qu’elle entendit ces paroles : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive ; je rassasierai tous ceux qui se rendront à mon invitation ; c’est pour cela que j’ai ouvert mon cœur et pour les y recevoir comme dans un asile. »

Saint Jean s’était déjà fait l’écho de cette pensée (VII, 37). Quel est donc ce breuvage qui désaltère à tout jamais ? C’est encore l’amour, car il est la rosée rafraîchissante, il est le fleuve qui se répand, aussi bien qu’il est le feu qui brûle.

Désaltérés à cette source, nous deviendrons forts. Alors, ô Jésus, prenez dans nos cœurs la goutte d’amour que vous y aurez mise, car nous ne consacrerons nos forces à rien d’autre qu’à vous aimer et à vous faire aimer. Prenez-la, ô Jésus, en compensation des amertumes dont on vous abreuve chaque jour ; et si nos prières et nos larmes, si notre cœur peut vous en gagner d’autres, vous ne direz plus : Sitio ! J’ai soif !

Sacré Cœur de Jésus, j’ai confiance en Vous !


Source : « Mois du Sacré Cœur de Jésus »